Numérique éducatif : ce qu’on savait et ce qu’on n’a pas voulu voir
Extrait d’un article signé Martine Dubreucq, ingénieure pédagogique, à retrouver sur la revue en ligne Thot Cursus :
’’Peut-on revenir sur près de 30 ans de parcours professionnel dans le domaine du numérique éducatif et s’apercevoir qu’on s’est trompé, ou du moins qu’on a été trompé ?
Jusqu’ici j’ai refusé de faire le bilan. Renzo Piano, 88 ans, ne dit-il pas : « Ce que tu détiens dans la vie, c’est ce que tu as encore à faire » ? Imagine-t-on Renzo Piano regretter Beaubourg ?
Ce que je vais essayer de développer ici n’est pas un bilan, mais plutôt un questionnement que la lecture du petit livre de Arnaud Levy ’’L’échec du numérique éducatif’’ a provoqué en moi : le récit d’un retournement, et de ce qui malgré tout mérite d’être sauvé.
J’éviterai d’évoquer l’abondante littérature techno critique et ses discours apocalyptiques sur les ravages des écrans, la majorité de ces articles ou ouvrages provenant d’auteurs qui semblent ne pas connaître vraiment la culture numérique et qui ont pris l’ambulance en chasse après coup.
Arnaud Levy n’est pas de ceux-là. Professionnel des EdTech, développeur, praticien du design interactif, formé aux humanités numériques, il a progressé lui-même par les MOOCs et investi dans la pédagogie active et l’approche par compétences aux côtés de Jacques Tardif.
Le réquisitoire qu’il dresse dans son ouvrage ’’L’échec du numérique éducatif’’ est difficile à écarter.
L’échec du numérique éducatif : un constat qui oblige à regarder en arrière
Depuis quelques années ce n’est pas tant que le numérique a disparu des priorités politiques françaises, c’est que la rhétorique messianique qui l’entourait s’est évaporée silencieusement. Les documents stratégiques de 2023 parlent de souveraineté et d’efficacité là où ceux de 2012 parlaient de révolution et de citoyens du monde de demain.
La méthode d’Arnaud Lévy est honnête : il avoue pratiquer le ’’cherry picking’’ c’est-à-dire choisir les études qui confirment sa thèse comme le font depuis 30 ans les défenseurs du numérique éducatif.
Pourquoi est-ce aux sceptiques de prouver que le numérique ne fonctionne pas ? Ce devrait être aux promoteurs de la numérisation scolaire de prouver qu’elle est utile et sans danger. 30 ans de tablettes, de tableaux blancs interactifs et d’espaces numériques de travail déployés sans de véritables preuves d’efficacité, c’est ce qui constitue pour lui le vrai scandale !
Lévy n’est pas le premier à buter sur la question de l’efficacité. Dès 2000, Serge Pouts-Lajus, praticien du numérique éducatif depuis les années 90, conseiller des collectivités territoriales, la qualifiait ’’d’impossible’’ : comme il y a des croyants et des athées, il y a des partisans et des adversaires des technologies éducatives, et la querelle ne se règle pas par les données.
C’est donc avec un certain paradoxe que Levy qualifie l’efficacité de ’’nom dicible de l’idéologie techniciste et productiviste’ tout en consacrant deux chapitres à démontrer par les données que le numérique n’améliore pas les apprentissages ! Ce que les études sérieuses disent est en effet accablant.
Le Conseil supérieur des programmes français écrit en 2022 que les pratiques numériques scolaires ’’ne concourent pas à l’amélioration des résultats des élèves’’ et montre ’’un affaiblissement des compétences cognitives des jeunes depuis le langage jusqu’aux capacités attentionnelles’’.
Utilisation des outils numériques et performances
Les données PISA confirment une corrélation faible, voire négative entre l’intensité d’utilisation des outils numériques à l’école et les performances des élèves en lecture et en mathématiques, même après contrôle des différences socio-économiques entre pays.
Sonia Livingstone, chercheure à la London School of Economics et spécialiste des usages numériques des enfants conclut que ’’les preuves convaincantes de l’amélioration des résultats d’apprentissage restent étonnamment insaisissables’’.
Sur la motivation, Levy cite les recherches d’André Tricot : ’’L’effet du numérique n’est qu’un feu de paille’’. Quant à Michel Serres et son histoire de ’’Petite Poucette’’ : ’’Un conte de fées’’, tranche-t-il.
Les risques documentés dans l’ouvrage sont plus graves encore :
– dégradation de la qualité pédagogique quand l’outil remplace la réflexion,
– aggravation des inégalités entre élèves favorisés et élèves vulnérables,
– effet réel sur l’attention et le bien-être.
Le processus de numérisation forcée en cours dans l’Éducation nationale est présenté comme ’’une escroquerie, une joyeuse entourloupe : un numérique saupoudré de neurosciences pour privatiser l’École et l’Université’’. Pour Arnaud Levy il faut donc cesser d’imposer le numérique. Non pas l’interdire, mais le justifier et l’évaluer. [...] ’’
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Ingénieure pédagogique et conseillère en formation, Martine Dubreucq a assuré pendant plus de 12 ans sur Fle.fr, dont elle reste une collaboratrice, une veille pédagogique active dans le domaine du numérique pour l’enseignement des langues notamment.